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Tendance majeure – Simple, utile, efficace

Depuis 2009 un retour à la simplicité (re)prend sa place dans notre monde. Cette tendance générale touche de nombreux domaines comme le packaging, le mobilier, la signalétique, l’interface et l’interaction, les objets et l’architecture. Mais pas seulement. C’est un véritable changement sociétal qui s’opère : il faut que notre quotidien se simplifie afin d’aller vers des choses “simples et vraies”.

Cette tendance n’est pas nouvelle et va puiser son inspiration dans une histoire pleine de rebondissements depuis les prémices du design industriel à l’arrivée du style graphique suisse en 1950.

Les tendances de design sont calées sur les évolutions et changements de notre monde. Les gens changent, les modes de vie et les comportements aussi et le design s’adapte. Ce ne sont pas forcément les designers qui poussent aux changements mais leur rôle est de poser sur notre monde un regard critique à la fois analytique et créatif. Si on analyse le chemin qu’a parcouru notre monde et que l’on met en parallèle les évolutions du design on se rend vite compte que ce dernier oscille entre deux tendances majeures :

  • Le fonctionnalisme : un travail en profondeur sur l’utilisabilité, l’efficacité, la pertinence et la faisabilité ;
  • le stylisme : un travail plus en surface sur l’aspect visuel des objets dont le principale but est l’attractivité.

De manière générale il est évident que les designers prennent en compte ces deux paramètres mais selon les périodes le curseur se positionne plus d’un côté que de l’autre. Comme on le retrouve dans les livres sur le design industriel du XXème siècle*, le contexte économique est intimement lié aux évolutions du design. Aussi on remarque que plus le contexte économique est difficile, plus on se rapproche du fonctionnalisme.

  • Période de crise = recherche de simplicité, efficacité, utilité
  • Période faste = recherche de beauté et d’attractivité

“Ornement et Crime”

En repartant au début des années 1900 on découvre une période de “rupture”. Un certain nombre de personnes tels qu’Adolf Loos, William Morris et Walter Gropius ont eu un impact important sur le passage entre “esthétisme” et “fonctionnalisme”. Suite à une période basée sur l’esthétisme avec entre autre l’Art Nouveau (Hector Guimard avec les entrées du Métro parisien et les travaux d’Antonio Gaudí) on voit apparaître des volontés de retour à la simplicité. C’est à cette époque, en 1908 exactement que l’architecte social et humaniste Adolf Loos écrit un texte qu’il appellera “Ornement et crime”. Ce livre prône une idée simple “la forme doit exprimer la fonction du bâtiment, sans ornements superflus”. Il parle entre autre de l’hérésie de l’ornement dans un monde moderne et de la beauté des matériaux dans leur état brut. Un exemple de ses réalisations ci-dessous.

Villa Müller

La pensée du moment devient “l’esthétisme vient après les considérations fonctionnelles” que ce soit concernant l’architecture mais aussi avec la naissance de l’école du Bauhaus dont le développement des valeurs artistiques se mêlent à la nécessité d’industrialisation. Les principes qui émergent à cette époque en design et architecture sont principalement :

  • L’Homme est placé au centre de la conception ;
  • simplicité, style dépouillé, sobriété et sans fioritures ;
  • il faut réaliser des études ergonomiques ;
  • on fait des analyses fonctionnelles des objets créés ;
  • le concepteur répond en cohérence avec des usages et des besoins.

On retrouve à cette l’époque le travail de Charlotte Perriand et Marcel Breuer (entre autre) autour de deux fauteuils bien connus (ci-dessous) qui sont devenus des incontournables et intemporels.

Bauhaus

Utilité, simplicité, efficacité

Bien que ce soit les trois mots clés de la philosophie du Design Moderne vu par Microsoft et leur ligne directrice depuis novembre 2010. Ces trois mots représentent précisément la direction globale que prend cette tendance ultra présente dans le monde du numérique depuis quelques années.

En parlant d’interface, comment passer à côté du retour en force du Style Suisse appelé aussi “style graphique international” développé dans les années 50.  Ce style a de nombreux points communs avec la tendance de design qui apparaît depuis le début du XXème siècle. Sans parler des graphistes qui n’ont jamais perdu de vue ce style, un grand nombre de graphistes et d’illustrateurs reprennent depuis 2011 les lignes directrices de ce style intemporel dans la création graphique numérique :

  • Dépouillement et lisibilité ;
  • utilisation de belles photos ou graphismes simples ;
  • police d’écriture sans sérif (Helvetica créée en 1957) ;
  • texte aligné à gauche ;
  • utilisation d’une grille et travail précis sur la hiérarchisation des informations grâce à la typographie.

Des animations en toute simplicité

Les animations créent de l’émotion et permettent de mieux comprendre ce que l’on fait ou ce que l’on regarde. Un simple exemple : Lorsque l’on conçoit des applications pour une tablette tactile, on parle souvent de “feed back visuels”. Il s’agit ici d’animations simples pour améliorer la compréhension de l’utilisateur. Quelques années en arrière lors d’une conférence donnée par Microsoft on apprend qu’une de leur source d’inspiration pour la mise en place de leur style de Design Moderne a été Saul Bass. La simplicité des animations inventées par cet artiste peut être une grande source d’inspiration car elles associent émotions et narration (aide à la compréhension de l’ambiance du film au travers de mots, de lignes, et de formes). Un exemple ci-dessous.

 

Monoprix, “on fait quoi pour vous aujourd’hui ?”

En France, la première marque qui m’a surprise par le virage vers cette tendance où le contenu devient roi est Monoprix entre 2009 et 2010. Une refonte complète de leur identité de marque, leurs campagnes publicitaires, leur site web et leurs packaging. Encore aujourd’hui je suis étonnée par leur inventivité et l’humour qu’ils osent autour de leurs produits. A l’époque Monoprix s’exprime en disant

“Sur les packagings de ces produits, nous avons pris le parti, dans la grande majorité des cas, de ne pas utiliser de visuel. La dénomination fait office d’image. Ces produits expriment le quotidien qui doit être appréciable sans chichi, sans triche.” 

Quelques exemples ci-dessous.

Monoprix

Des exemples d’aujourd’hui

Le retour à la simplicité dans les formes, les couleurs et les interactions entre nous et nos objets est partout. Nous recherchons à simplifier visuellement nos vies et notre quotidien. Voici ci-dessous une galerie Pinterest qui regroupe des exemples d’applications de cette tendance.

La place des objets connectés dans cette tendance

L’arrivée explosive des objets connectés va dans le même sens que cette tendance. Là aussi on cherche à simplifier (encore maladroitement) tous les aspects de notre vie grâce à de nouveaux objets intelligents. Les possibilités sont grandes avec l’internet des objets. Mais la question que certain commencent à se poser est “jusqu’où accepterons-nous d’être guidé ou même remplacé dans l’unique but de simplifier notre vie?”. L’internet des objets doit être présent dans nos vies avant tout pour faciliter notre quotidien et améliorer notre qualité de vie mais cette facilitation doit évidemment prendre en compte notre personnalité, nos réactions, nos émotions et laisser la place à notre libre arbitre. J’ai eu la chance d’échanger sur ce sujet avec plusieurs personnes aux visions différentes et mes interlocuteurs ont tous exprimés au moins l’un des trois sentiments ci-dessous :

  • La méfiance : Globalement l’idée qu’il faut faire attention à l’évolution de la société et des objets qui vont nous accompagner.
  • L’incompréhension : Ceux qui sont perdus face à ces changements et ces évolutions qui leur semblent trop brutales.
  • L’impatience et l’excitation : Ceux qui veulent que le monde aille vite vers ce qu’ils espèrent et sont sûr que la route du numérique est bien droite et va vers ce qui est “inévitable”.

Les réactions et les sentiments sont forts autour de ces objets et cette tendance. Elle touche tous les domaines cités au début de l’article mais aussi nos comportements et notre mode de vie.  C’est bien la raison pour laquelle elle semble majeure. Encore faudra-il qu’à l’avenir les nouveautés respectent les trois valeurs clés de cette tendance : simplicité, efficacité et utilité.

“La mode est une forme de laideur si intolérable qu’il faut en changer tous les six mois” **

Bien que cette tendance soit ancrée dans notre passé, notre présent comme dans notre future, il faut toujours garder à l’esprit que les temps changent vite et que le monde est en perpétuelle évolution. Une tendance comme celle-ci, inspire aussi des tendances plus mineures et moins pérennes mais qu’il faut suivre de près. Je terminerai donc sur cette phrase de Piet Mondrian (peintre du mouvement moderne du XXème siècle) que je trouve adaptée pour illustrer notre position actuelle face à nos choix artistiques et d’innovations pour l’avenir :

“At every moment of the past all variations of the past were “new”. But it was the new. We should not forget that we stand at the end of a culture, at the end of everything old”***

 

* Sources
Design du XXème siècle édition Taschen
Histoire du Design de 1940 à nos jours par Raymond Guidot
Ornement et Crime par Adolf Loos
4 vidéos sur l’expérience utilisateur et le style moderne appelé Metro à l’époque – Microsoft Build 2011

** “Fashion is a form of ugliness so intolerable that we have to alter it every six months” Oscar Wilde – Formule qu’il utilise à partir de 1883
*** Piet Mondrian – Die neue Typographie – Berlin -1928